Il existait, entre toi et les horizons, de secrètes harmonies qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivière avait ta voix ; les étoiles, à leur lever, regardaient de ton regard ; toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi, donnant ta grâce à cette nature, tu en prenais les sévérités passionnées. Je vous confondais l'une avec l'autre. A te voir, j'avais conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la vallée, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les ondulations des terrains. C'est à vous comparer ainsi que je me mis à vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle j'adorais davantage, de ma chère Provence ou de ma chère Ninon.
Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de te remercier des jours d'autrefois. Tu fus charitable et douce, de m'aimer un peu et de vivre en moi ; dans cet âge où le coeur souffre d'être seul, tu m'apportas ton coeur pour épargner au mien toute souffrance. Si tu savais combien de pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude ! Les temps sont durs à ces âmes faites d'amour. Moi, je n'ai pas connu ces misères. Tu m'as présenté à toute heure un visage de femme à adorer ; tu as peuplé mon désert, te mêlant à mon sang, vivante dans ma pensée. Et moi, perdu en ces amours profondes, j'oubliais, te sentant en mon être. La joie suprême de notre hymen me faisait traverser en paix cette rude contrée des seize ans, où tant de mes compagnons ont laissé des lambeaux de leurs coeurs.
Créature étrange, aujourd'hui que tu es loin de moi et que je puis voir clair en mon âme, je trouve un âpre plaisir à étudier pièce à pièce nos amours.
Tu étais femme, belle et ardente, et je t'aimais en époux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une soeur, sans cesser d'être une amante ; alors, je t'aimais en amant et en frère à la fois, avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. D'autres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste intelligence d'homme, et toujours aussi une enchanteresse, une bien-aimée, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je donnais ton beau corps que j'aimais tant, à chacune de mes affections.
Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque créature, corps et âme, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu contentais à la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de mon intelligence. Ainsi tu réalisais le rêve de l'ancienne Grèce, l'amante faite homme, aux exquises élégances de forme, à l'esprit viril, digne de science et de sagesse. Je t'adorais de tous mes amours, toi qui suffisais à mon être, toi dont la beauté innommée m'emplissait de mon rêve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple, ton doux visage d'enfant, ta pensée faite de ma pensée, je goûtais dans son plein cette volupté inouïe, vainement cherchée aux anciens âges, de posséder une créature par tous les nerfs de ma chair, toutes les affections de mon coeur, toutes les facultés de mon intelligence.